Pourquoi tant de potentiel, et tant de doute ?
Ce que le syndrome de l'imposteur cache vraiment
Mon mémoire de fin de certification de coaching portait sur le doute.
Plus précisément : du doute à l'excellence en coaching.
Ce n'est pas un hasard si j'ai choisi ce sujet. Le doute, je le connais de l'intérieur. Pas seulement comme coach, comme personne.
Et depuis que j'accompagne des professionnels aux fonctionnements atypiques - multipotentiels, hypersensibles, profils singuliers, "autres potentiels" - une chose revient presque à chaque accompagnement.
Le doute.
Pas le doute des gens qui manquent de ressources, de compétences, de potentiel. Le doute de ceux qui en ont beaucoup au contraire, et qui ne s'y autorisent pas vraiment. Le doute de ceux dont le potentiel avance plus vite que la confiance nécessaire pour l'incarner.
Cette réflexion s'appuie notamment sur les travaux de Marc Breugelmans, coach et fondateur de la Coaching & Découvertes Académie, développés dans son podcast "Autre Potentiel".

Le paradoxe
Vous pouvez avoir une réflexion qui va plus loin, plus vite, ou un peu partout à la fois. Une sensibilité qui capte ce que d'autres ne perçoivent pas. Une intuition, une créativité, une manière singulière de relier les choses.
Vous portez certainement en vous bien plus que ce que vous montrez, bien plus que ce que vous osez dire, bien plus que ce que vous vous autorisez à vivre pleinement.
Et pourtant.
Ce potentiel ne s'accompagne pas de la même solidité intérieure.
Un peu comme si ce que vous pourriez devenir avançait plus vite que la confiance nécessaire pour l'incarner. Comme si, au moment où la vie vous invite à prendre votre place, quelque chose en vous ralentissait le pas.
C'est là que se trouve le vrai paradoxe, non pas simplement d'avoir du potentiel et de douter, mais de porter en soi une promesse de vie très forte, et de rencontrer, au moment de l'incarner, une fragilité que les autres ne soupçonnent pas.
Fanny Nusbaum, Olivier Révol et Dominique Marinier ont décrit en 2019 ces profils qu'ils appellent les philocognitifs - ceux qui aiment penser et penser autrement - comme des individus dont l'intensité cognitive et émotionnelle crée précisément ce type de décalage : une richesse intérieure immense, pas toujours accompagnée de l'ancrage nécessaire pour la vivre sereinement.
Le vrai sujet n'est pas la quantité de potentiel que vous avez en vous. C'est la relation que vous entretenez avec ce potentiel.
"Je manque de confiance en moi" : le diagnostic trop flou
C'est la phrase que j'entends le plus souvent. Et elle est, la plupart du temps, trop vague pour être utile.
Parce que sous "manque de confiance", plusieurs réalités très différentes cohabitent. Et les confondre, c'est se soigner avec le mauvais remède.
Voici les quatre niveaux à distinguer.
Le potentiel - tout ce qui existe en vous sous forme de possibilité. Ce que beaucoup ignorent : le potentiel ne rassure pas forcément. Parfois, il impressionne la personne qui le porte. Sentir en soi beaucoup de possibles, c'est aussi sentir beaucoup d'appels, beaucoup d'exigences implicites. Le potentiel ouvre, agrandit - et parfois donne le vertige.
L'estime de soi - la valeur que vous vous accordez, indépendamment de ce que vous produisez. Chez beaucoup de profils atypiques, elle devient mobile : elle monte quand ils rayonnent, elle se contracte quand ils doutent ou stagnent. L'écart entre le potentiel pressenti et la réalité vécue finit par fragiliser non pas la compétence, mais la valeur personnelle. Comme si le potentiel cessait d'être une promesse pour devenir une mesure intérieure sévère.
La confiance en soi - plus situationnelle. Elle se révèle dans une action précise : prendre la parole, lancer un projet, s'exposer. Vous pouvez inspirer les autres et traverser intérieurement une grande hésitation dès qu'il s'agit de vous.
Le sentiment de pouvoir agir - le plus précieux, et le plus souvent sous-développé. Pas "je suis capable de grandes choses", mais "je peux faire face, je peux apprendre, je peux traverser cet inconfort." Beaucoup de profils atypiques attendent une clarté parfaite avant de bouger. Alors qu'en réalité, la vie se construit dans une dynamique différente : j'avance, j'apprends, je m'ajuste. Je me découvre dans le mouvement.
Un phénomène plus répandu qu'on ne le croit
Le syndrome de l'imposteur - ou phénomène de l'imposteur - a été largement étudié ces dernières décennies. Une revue systématique publiée en 2020 dans le Journal of General Internal Medicine (Bravata et al.) a estimé qu'il toucherait jusqu'à 70 % des individus à un moment de leur vie, avec une prévalence particulièrement élevée dans les populations à haute performance.
Autrement dit : si vous le ressentez, vous êtes loin d'être seul.e.
Mais chez les profils atypiques, les mécanismes qui l'alimentent sont souvent plus intenses, plus complexes - et moins bien compris par leur entourage professionnel.
5 raisons pour lesquelles les profils atypiques doutent plus intensément
1. Un développement qui n'avance pas partout au même rythme.
Nusbaum, Révol et Marinier (2019) décrivent chez les philocognitifs une forme d'asynchronie : une pensée qui avance très vite, une intensité émotionnelle élevée, sans que la construction identitaire et la sécurité intérieure aient nécessairement suivi le même rythme.
Résultat : vous pouvez comprendre vite, voir loin, saisir des nuances que d'autres ne voient pas - et vivre intérieurement quelque chose de beaucoup plus vulnérable. Quand on ne connaît pas ce décalage, on croit qu'il y a quelque chose d'anormal en soi.
2. Voir loin rend le présent difficile à habiter.
Là où d'autres vivent une étape, vous en percevez dix. Cette lucidité est une ressource - elle fabrique aussi une tension intérieure particulière.
Jeanne Siaud-Facchin souligne dans ses travaux sur l'adulte à haut potentiel que ces profils se comparent rarement aux autres - mais constamment à la version d'eux-mêmes qu'ils sentent possible. Et cet écart, quand il devient trop grand, peut profondément éroder la confiance.
3. L'absence de miroir ajusté.
Emilie Wapnick, qui a popularisé le concept de multipotentiel, note que beaucoup de ces profils traversent une longue période de honte et de confusion parce qu'ils ne trouvent autour d'eux aucun modèle qui leur ressemble.
Se sentir constamment mal lu, caricaturé, simplifié pousse à se camoufler - à retenir ce qu'on pense, à corriger sa manière d'être pour rester lisible. Et à force, on perd le contact direct avec sa propre valeur.
4. Une intensité vécue comme un problème.
Victoria Honeybourne (2020) rappelle que les profils neurodivergents (je préfère pour ma part le termes neuroatypiques, ou autres potentiels, mais c'est un autre débat) présentent souvent des modes de traitement de l'information et du monde émotionnel d'une intensité qui peut être vécue comme problématique dans des environnements professionnels conçus pour des fonctionnements neurotypiques.
Plus d'intensité dans la pensée, le ressenti, les questions de sens. Quand cette intensité n'est pas reconnue comme une caractéristique normale de fonctionnement, elle est interprétée comme une faiblesse. Et on dépense une énergie considérable à se réguler contre soi-même.
5. Le glissement du potentiel vers l'exigence silencieuse.
"Avec tout ce que j'ai en moi, je devrais déjà être plus loin."
Le perfectionnisme ne prend plus la forme d'un goût du travail bien fait. Il devient une tension identitaire - on cherche à prouver qu'on mérite son potentiel.
La revue de Bravata et al. (2020) confirme que le perfectionnisme est l'un des facteurs les plus fortement corrélés au phénomène d'imposteur, davantage que l'aspiration élevée en elle-même.
Et il y a encore un niveau plus profond. Pour beaucoup de profils atypiques, la question n'est pas seulement "suis-je capable ?" Elle devient : "à quoi bon ? au service de quoi ?" Lorsque le sens manque, même une personne brillante peut perdre toute énergie - non par manque de compétences, mais par manque d'une raison suffisamment vivante de les mobiliser.
Devenir un lieu intérieur solide
Quand on regarde tout cela de plus près, le vrai problème ne se situe pas là où on le croit.
Ce n'est pas que vous manquez de ressources. Pas que vous manquez de valeur. Pas que vous manquez de capacité.
Le point le plus sensible se trouve ailleurs : vous pouvez avoir énormément de potentiel sans avoir encore construit l'espace intérieur capable de l'accueillir avec stabilité.
Comme le formule Marc Breugelmans, le vrai enjeu n'est pas seulement de croire davantage en vous. C'est de devenir un lieu intérieur assez solide, assez stable, assez accueillant pour porter ce que vous êtes.
Quand cet ancrage grandit, quelque chose change profondément. Le potentiel cesse d'être une pression - il redevient une possibilité. La sensibilité cesse d'être un trop-plein - elle devient une intelligence du vivant.
Deux chemins concrets
Premier chemin : une lecture plus juste de vous-même.
Quitter le jugement global diffus - "je pourrais tellement en faire plus" - pour revenir à une lecture précise. Quelles ressources sont déjà là ? Dans quels espaces je me sens vivant, aligné ? Qu'est-ce qui manque exactement : de la clarté, de la structure, de la sécurité, de l'autorisation ?
À partir du moment où vous affinez ce regard, vous ne vous voyez plus comme une personne qui n'est pas assez. Vous vous voyez comme une personne riche, certes complexe, en train de construire les appuis qui lui manquent encore.
Deuxième chemin : faire de vous un lieu plus habitable, plus accueillant pour vous-même.
Nancy Doyle et son Almuth McDowall (2024), dans leur approche psychologique du coaching de la neurodiversité, insistent sur ce point : accompagner un profil atypique ne consiste pas à le faire entrer dans un moule. Cela consiste à l'aider à construire un rapport à lui-même suffisamment stable pour que ses ressources singulières puissent s'exprimer pleinement.
La dureté intérieure donne l'impression d'être efficace. Elle fragilise plus souvent qu'elle n'aide.
L'exercice en 3 temps
Quand la pression intérieure monte, voici un arrêt simple.
1. Nommer ce qui se passe vraiment. Arrêtez les "je suis nul.le", "je n'y arrive pas", et revenez à quelque chose de plus précis. "Je suis en train de me comparer à une version idéale de moi-même." "Je vis un écart douloureux entre ce que je voudrais incarner et là où j'en suis." Sortir du flou, c'est déjà diminuer la violence intérieure.
2. Se parler comme à quelqu'un qu'on respecte profondément. Si la personne que vous aimez le plus au monde vivait exactement ce que vous vivez là - qu'est-ce que vous lui diriez ? Probablement pas "tu pourrais mieux faire". Plutôt : "tu portes beaucoup. Tu es en chemin. Tu n'as pas besoin de tout résoudre aujourd'hui pour avoir de la valeur."
3. Poser un seul pas concret. Pas un plan. Le plus petit geste juste, là, maintenant. Écrire 3 lignes. Envoyer ce message. Commencer 10 minutes. Poser une limite. Ce troisième temps est essentiel : il recrée un lien entre votre monde intérieur et votre vie réelle.
Pour finir
La vraie confiance ne ressemble pas à une certitude permanente.
Elle ressemble à ça : je peux avancer avec ce que je suis aujourd'hui. Je peux porter mon intensité sans m'en excuser. Je peux construire depuis ici, même si tout n'est pas encore accompli.
Votre potentiel ne vous demande pas de vous juger davantage. Il vous appelle à vous rencontrer plus profondément, à construire une relation à vous-même assez stable pour accueillir ce que vous portez, assez juste pour reconnaître ce qui est déjà là.
Et si vous n'étiez pas en manque de valeur, mais en chemin vers une manière plus juste, plus douce et plus solide d'habiter ce que vous portez déjà ?
Ce sujet vous parle ? Je serais curieuse de savoir ce qui a résonné - en commentaire ou en message.
👋 Je suis Audrey. J'accompagne des professionnels aux fonctionnements atypiques à trouver leur juste place au travail, sans se renier ni rentrer dans des cases.
Références
Sur les profils à haut potentiel, phylocognitifs et multipotentiels
Nusbaum, F., Révol, O., & Marinier, D. (2019). Les phylocognitifs : ils n'aiment que penser et penser autrement. Odile Jacob.
Siaud-Facchin, J. (2012). Trop intelligent pour être heureux ? L'adulte surdoué. Odile Jacob.
Wapnick, E. (2017). How to Be Everything. HarperCollins.
Sur la neurodiversité en contexte professionnel
Honeybourne, V. (2020). [Titre à confirmer sur votre exemplaire]. [Éditeur à confirmer].
Doyle, N., & [co-auteur à vérifier] (2024). Neurodiversity Coaching: A Psychological Approach to Supporting Neurodivergent Talent and Career Potential. [Éditeur à confirmer].
Sur le phénomène de l'imposteur
Bravata, D. M., et al. (2020). Prevalence, predictors, and treatment of impostor syndrome: A systematic review. Journal of General Internal Medicine, 35(4), 1252–1275.
Source principale
Breugelmans, M. (2024). Pourquoi tant de potentiel et tant de doute ? Podcast Autre Potentiel, Coaching & Découvertes Académie. [coachingetdecouvertes.net]



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